Du marc de café, de la sciure de bois… qui se muent en œuvre d’art ? Au cœur de nos ateliers, nos artisans-mouleurs, gardiens de gestes hérités du xviiie siècle, font aujourd’hui dialoguer l’histoire de l’art avec les impératifs de demain. À l’occasion de l’exposition « The Art of Making : Artisanat et Design de Berlin et Paris », qui se tiendra au Petit Palais du 24 février au 1er mars 2026, nous dévoilons une pièce qui bouscule les codes : un moulage écoconçu d’une sculpture d’Amedeo Modigliani intitulée Tête de femme. Entre savoir-faire ancestral et innovation, récit d’une métamorphose vertueuse.

De la tasse de café à l’œuvre d’art
Et si la beauté de demain naissait de nos déchets ? Tête de femme de Modigliani, œuvre initialement taillée dans de la pierre blanche, renaît dans nos ateliers dans une robe brune, profonde, dont le grain évoque la terre ou quelque matière organique similaire. Plus qu’une simple reproduction, elle porte en elle une double promesse : la transmission d’un chef-d’œuvre et le respect du vivant.
Pour Liza Benoit, mouleure-statuaire au sein de nos ateliers d’art, répondre à l’appel à projets lancé en amont de l’exposition « The Art of Making » était une évidence. Elle a porté le projet avec passion, avec l’ensemble des artisans de l’atelier. Tous ont conjugué leurs techniques et leur expertise pour donner vie à cette vision.
L’exposition, organisée par la Chambre de métiers et de l’artisanat de Paris en partenariat avec celle de Berlin, met en lumière l’excellence des savoir-faire par-delà les frontières.
Dans notre atelier de moulage, la transition écologique prend une dimension artistique : « Nous travaillons depuis quelques années sur des projets de production écoresponsable, qui répondent à l’urgence environnementale, explique Liza Benoit. Une reproduction en marc de café contribue au rayonnement de la culture tout en soutenant une innovation qui vise le respect de la planète.

« L’organisation imposait de s’inspirer des collections du Petit Palais et de montrer que l’artisanat peut être un moteur de l’innovation durable. Notre choix s’est porté sur Tête de femme de Modigliani, parce que c’est une œuvre emblématique dont nous conservons précieusement le moule original et parce que nous voulions célébrer, en la mettant en avant, le centenaire du mouvement Art déco.

« Pour ce projet, il fallait non pas seulement reproduire une œuvre, mais aussi en inventer la matière. Désireux de placer l’économie circulaire au cœur de notre démarche, nous avons collaboré avec Matériaux Urbains, une jeune entreprise spécialisée dans la revalorisation des déchets locaux. Pour le moulage, nous avons sélectionné le NaturiO caféiné : un matériau biosourcé, sans colle ni résine, composé de marc de café francilien, de sciure de bois, d’amidon et de mie de pain recyclée. »

Un échange vertueux
« Les déchets cessent de l’être pour devenir de beaux matériaux, dans lesquels on crée de beaux objets, poursuit Liza Benoit. Un échange vertueux advient entre nous et les Matériaux Urbains : ils offrent à l’atelier de moulage un matériau qui ne pèse pas sur la planète et nous, mouleurs-statuaires, nous apportons notre regard, notre expertise technique et nos savoir-faire pour le travailler. Notre agence photographique a d’abord réalisé un scan 3D haute définition à partir du moule de la collection de notre atelier. Les Matériaux Urbains ont ensuite procédé à un usinage de précision ; un robot a sculpté directement dans un bloc de NaturiO caféiné, obtenu à partir du frittage de poudres de déchets. Cela n’a pas consisté à ajouter de la matière comme dans le cas d’une impression 3D ; c’était de la sculpture par retrait, telle la taille directe qu’a effectuée Modigliani dans du calcaire. Chaque détail du fichier numérique a été travaillé pour respecter l’âme de l’œuvre originale, si bien que le processus a nécessité des heures. »
Les moulages de demain
Cette Tête de femme sculptée dans du NaturiO caféiné incarne notre travail de recherche et d’innovation, fer de lance de la transition déjà en cours dans nos ateliers et nos boutiques. Bientôt, une Vénus de Milo grandeur nature rejoindra la boutique du Louvre. Réalisée en papier recyclé Papério des Matériaux Urbains, elle aura une patine singulière, faite en lait de plâtre obtenu à partir de nos propres chutes d’atelier finement broyées.

Cette démarche d’économie circulaire touche le moindre détail : les socles de nos miniatures sont désormais écoconçus à partir d’un mélange de chêne et de mie de pain.
Cette quête de sens animait déjà notre participation au salon Révélations 2025, à l’occasion duquel nous avions collaboré avec le designer Emmanuel Levet Stenne et – déjà – les Matériaux Urbains. Ensemble, nous avions réalisé deux sellettes singulières : l’une présentant un plateau en acétate fabriqué à partir de montures de lunettes recyclées aux tons écaille, l’autre amalgamant carton et fragments de plâtre. Ces créations prouvent que l’artisanat d’art peut allier excellence et respect de l’environnement.

Le moulage écoconçu de la sculpture Tête de femme d’Amedeo Modigliani illustre l’esprit de l’exposition « The Art of Making » : il s’agit de montrer que le « faire » est une science en constante évolution, en prise avec les enjeux de son temps. Ce moulage atteste, en effet, que nos ateliers ne sont pas des conservatoires de techniques figées, mais des laboratoires où s’invente le futur de la mémoire. À travers de telles créations, notre atelier écrit un nouveau chapitre, résolument ancré dans une modernité travaillée par de complexes défis écologiques.