Un événement accompagne le retour du printemps au Louvre : dès le 18 mars, la stèle d’Imény sera révélée au public dans sa splendeur retrouvée.
Brisée lors du siège de Paris en 1870 et plongée dans l’ombre des réserves du Louvre depuis les années 1930, ce monument de la xiie dynastie pharaonique renaît grâce à une collaboration exceptionnelle entre le département des Antiquités égyptiennes du musée, l’atelier de moulage et l’agence photographique du GrandPalaisRmn. Julien Siesse, égyptologue et ingénieur d’études au Louvre, revient sur cette aventure scientifique et humaine qui a redonné vie à une pièce précieuse du patrimoine égyptien.

Un destin brisé par l’Histoire
« Imény était un homme de pouvoir, commence Julien Siesse, un contrôleur des travaux qui supervisait les chantiers des temples sous le règne d’Amenemhat II. Sa stèle, érigée à Abydos, était sa garantie de survie dans l’au-delà. Pourtant, le destin a bien failli en décider autrement… Entrée au Louvre en 1857, la stèle est victime d’un accident tragique autour de 1870. Alors que Paris est assiégée et que le musée sert de cantonnement à la Garde nationale, le monument est endommagé. Sa partie centrale disparaît, et Imény est condamné à tomber dans l’oubli pendant plus d’un siècle. »

Le salut est venu d’un trésor archivistique : deux estampages réalisés par le chercheur Théodule Devéria juste avant le drame de 1870, alors que la stèle était encore intacte. « Le procédé consiste à mouiller le calcaire pour y appliquer un papier épais qui, une fois tamponné, épouse fidèlement chaque relief et inscription, explique Julien Siesse. Cette technique, très prisée des épigraphistes, permettait de réaliser des copies fidèles des monuments inscrits et d’étudier leurs textes plus facilement, sans avoir à manipuler ou à déplacer les monuments originaux. »
C’est l’œil expert de l’égyptologue qui, en faisant le lien entre ce précieux document et la lacune de la stèle, a ouvert la voie à une reconstruction historique.

« Le projet a basculé dans une autre dimension lors d’une présentation des innovations de l’agence photographique du GrandPalaisRmn, à laquelle j’assistais avec ma collègue restauratrice Sophie Duberson, raconte l’égyptologue. Nous avons tout de suite entrevu une solution pour la stèle. Nous leur avons dit : « On doit vous parler d’un projet. » Ce partenariat offrait une opportunité rarissime en restauration : utiliser le numérique pour restituer physiquement une partie manquante de la manière la plus fidèle possible, sans trahir le monument original. »
Frans Torres, opérateur 3D à l’agence photographique, s’est ensuite rendu au Louvre pour scanner les deux fragments originaux ainsi que les précieux estampages du xixe siècle. Il revient pour nous sur ce défi technique : « Notre objectif était de reconstituer physiquement une œuvre très abîmée en associant l’innovation technologique aux archives anciennes. Grâce à la photogrammétrie et à la RTI (une imagerie jouant avec la lumière pour révéler des microreliefs invisibles à l’œil nu), nous avons pu élaborer un modèle conforme à l’original de la partie disparue. Plus qu’une simple modélisation 3D, c’était une véritable enquête scientifique pour sauvegarder le passé. »

Le savoir-faire de notre atelier de moulage : la main qui redonne vie
Une fois le modèle numérique de la partie manquante créé, le relais a été passé aux ateliers d’art du GrandPalaisRmn. C’est dans le secret de nos ateliers que le virtuel est devenu matière. « À partir d’une impression 3D issue des données de l’agence photographique, poursuit Julien Siesse, un tirage physique en plâtre acrylique a été produit pour combler avec précision la lacune centrale. Puis est venue l’étape cruciale de la patine, où l’artisanat d’art a repris ses droits. Julie Gilewski-Guillamier, maître-patineuse à l’atelier de moulage, s’est rendue dans les réserves du Louvre pour donner au nouveau fragment une patine qui soit en harmonie avec le calcaire des pièces originales.
Le défi ? Trouver l’équilibre parfait. Il fallait que le raccord soit esthétiquement harmonieux sans que la patine ne soit illusionniste, afin de rendre sa lisibilité à la stèle tout en respectant l’intégrité de l’objet original. En effet, conformément aux règles de la restauration, l’intervention doit rester décelable pour l’œil averti. »

Aujourd’hui, la stèle d’Imény a retrouvé son intégrité. Cette renaissance démontre que la technologie 3D, combinée avec les savoir-faire de l’artisanat d’art, peut se mettre au service de l’histoire et de la restauration. Dès le 18 mars prochain, le monument sera présenté dans la salle d’actualité du département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre (Aile Sully, salle 337). Rappelant l’histoire de la stèle, la présentation dévoilera aussi les coulisses de sa restauration en commençant par les éléments essentiels de l’« enquête » archéologique préalable. Elle s’articulera autour des estampages historiques — témoins de l’état de la stèle avant le drame de 1870 —, des archives du département — précieux documents qui ont permis de retracer l’accident de la stèle lors du siège de Paris —, et du processus de restauration — de la numérisation au moulage final.
Cette présentation offre ainsi une double lecture : celle d’un chef-d’œuvre de la xiie dynastie pharaonique rendu à l’éternité et celle d’une aventure scientifique moderne qui a permis de renouer les fils du temps.
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