À l’occasion de l’exposition « Hilma af Klint » au Grand Palais (6 mai – 30 août 2026), notre atelier de chalcographie lève le voile sur un projet de recherche exceptionnel : la recréation des techniques d’impression du mythique cercle chromatique de Michel-Eugène Chevreul. Entre rigueur scientifique et émotion du geste, plongez dans les secrets de fabrication de la couleur.

Si son nom figure parmi ceux des 72 savants de la nation gravés au fronton de la tour Eiffel, Michel-Eugène Chevreul (1786-1889) demeure le génie méconnu de nos salles de classe. Pourtant, le cercle chromatique que manipulent aujourd’hui artistes et designers est l’héritier direct de ses travaux.
Tout commence en 1824. Michel-Eugène Chevreul, brillant chimiste à la tête de la manufacture des Gobelins, doit faire face à des clients mécontents qui affirment que la couleur des laines livrées varie d’un lot à l’autre. Chevreul mène l’enquête, le verdict tombe : les laines et leurs colorations sont identiques ; le trouble n’est pas de nature chimique, mais optique. Le scientifique vient de percer un mystère de la perception : la loi du « contraste simultané des couleurs ». Il démontre en effet que, lorsqu’un être humain pose son regard sur deux teintes juxtaposées, la perception qu’il a de l’une est influencée par celle qu’il a de l’autre. La couleur n’est donc pas un absolu, mais le fruit d’une relation entre la physique et le fonctionnement du cerveau. À la suite de cette découverte, Chevreul conçoit un cercle chromatique grâce auquel la manufacture des Gobelins remporte la médaille d’or à l’Exposition universelle organisée à Londres en 1851.
L’héritage pictural
Les peintres s’approprient bientôt le cercle chromatique de Chevreul, notamment les néo-impressionnistes, tels Paul Signac et Georges Seurat. Sans les recherches du scientifique sur la vibration des couleurs juxtaposées, le pointillisme n’aurait probablement jamais vu le jour. Les artistes qui adoptent ce procédé délaissent le mélange sur la palette pour celui opéré par la rétine : associant des touches de couleurs pures, ils font de la toile le théâtre d’un jeu de contrastes vibrants, à partir duquel l’œil du spectateur crée l’image.

Deux cents ans après
2024. Sous la direction de Christine Andraud (Muséum national d’histoire naturelle) et d’Émeline Pouyet (CNRS), la physicochimiste Aurore Malmert consacre une partie de sa thèse à l’étude de l’influence du cercle chromatique de Chevreul sur la peinture néo-impressionniste de Paul Signac. Or, si le cercle fut gravé sur métal pour la première fois en 1855 (par le procédé de chromochalcographie), les matrices alors employées ont depuis longtemps disparu. Des tirages subsistent néanmoins au Muséum national d’histoire naturelle. Les chercheuses y décèlent des variations de teinte qui les intriguent : sont-elles dues à la gravure, à l’encrage, au temps ?
Pour percer ce secret, une seule solution : il faut reproduire le geste des artisans auxquels on doit ces tirages. C’est alors que les scientifiques décident de s’adresser à l’atelier de chalcographie du GrandPalaisRmn. Justifiant ce choix, elles soulignent : « Ils font partie des derniers artisans capables de raviver les techniques anciennes […]. Au sein de leur atelier, lieu unique en France, des plaques historiques appartenant au musée du Louvre sont encore imprimées au moyen de techniques semblables à celles utilisées aux xviiie et xixe siècles. »

La renaissance par le geste
Grâce aux données collectées par les scientifiques, Lucile Vanstaevel, graveuse taille-doucière au sein de notre atelier, entreprend de créer un cercle inspiré de celui de Chevreul en utilisant les outils de l’époque. « Notre objectif, explique-t-elle, était de découvrir toutes les difficultés et les contraintes techniques rencontrées lors d’une reproduction de ce cercle exécutée selon les gestes d’alors. Cette reconstitution nous a permis de mettre en évidence le savoir-faire exceptionnel de l’imprimeur et graveur René Digeon, qui, selon les écrits de Chevreul, n’a eu de cesse d’améliorer sa technique et de rechercher les meilleures encres et façons de les essuyer pour garder des couleurs vives.
« Les analyses historiques ont révélé l’emploi de quatre couleurs : jaune de chrome, bleu de Prusse, cochenille et minium. En collaboration avec Bertrand Dupré, chef d’atelier de la Chalcographie, de premiers tests pigmentaires ont été effectués à Saint-Prex, en Suisse, dans l’atelier de Pietro Sarto et Valentine Schopfer, spécialistes de la fabrication artisanale d’encres de taille-douce. La technique choisie, l’aquatinte à l’eau-forte, requiert un travail de précision. Une fine poussière de résine de colophane est d’abord déposée sur la plaque de cuivre. Puis, une fois cuite, cette résine protège le métal lors de la morsure à l’acide, qui crée des sillons plus ou moins profonds destinés à retenir l’encre. Le cercle de Chevreul se voulait une référence scientifique stable, mais nous avons redécouvert qu’il est soumis à une infinité de variables : la finesse du broyage du pigment, la température de cuisson et, surtout, la sensibilité du geste de l’imprimeur.

« En superposant les impressions de trois disques, respectivement bleu, jaune et rouge, nous avons cherché à recomposer les 72 nuances du cercle original. Ce résultat a été obtenu grâce à l’élaboration d’un protocole rigoureux jouant sur la variation des temps de morsure, la concentration de l’acide et la répartition stratégique des pigments.
« Le cercle est né d’un intérêt technique et scientifique, lui-même suscité par l’industrie textile, mais son statut a changé depuis : aujourd’hui, il est perçu comme une production artistique à part entière, appréciée pour ses qualités esthétiques. La gravure élaborée par la Chalcographie fera d’ailleurs l’objet d’un tirage limité à 200 exemplaires. Elle est néanmoins aussi un outil, grâce auquel nous pourrons expérimenter la couleur à l’atelier, notamment à l’occasion d’acquisitions d’œuvres d’artistes contemporains, car ces derniers ont de plus en plus recours à la couleur. C’est une matrice qui existe maintenant et qui va permettre d’aller plus loin à l’avenir. »

Ce projet de recherche résonne tout particulièrement avec l’exposition « Hilma af Klint » présentée au Grand Palais du 6 mai au 30 août 2026. L’artiste suédoise, née en 1862 et décédée en 1944, a grandi dans une culture visuelle influencée par les découvertes de Chevreul. Cependant, contrairement aux néo-impressionnistes, qui appliquaient les enseignements de Chevreul avec une rigueur mathématique, af Klint transforme le cercle en un langage sacré. Pour elle, la couleur est symbole : ainsi, dans ses toiles, le jaune représente l’énergie masculine et spirituelle ; le bleu, la force féminine et terrestre. Guidée par des esprits et adepte de l’anthroposophie, elle ne voyait pas dans le cercle l’illustration d’une règle optique mais l’image même de l’unité du cosmos.